IVAN ET MOI : NOS
JEUNES ANNÉES
Ivan, c'était en souvenir d'un chauffeur russe de Papa
quand il avait son entreprise de transport.
Simon, c'était en souvenir du rêve prémonitoire de
Maman, où "Rabbi Shimoun" était entré dans sa maison,
faisant bruler de l'encens et disposant un peu partout des raisins
secs, des amandes, des noisettes, et lui annonçant la naissance d'un
fils.
"Le 66", c'était notre maison familiale à
Tunis . La plupart d'entre nous y sommes nés. C'était "la
maison du Bon Dieu" : porte ouverte, table ouverte. Tout le
monde s'y retrouvait : nos parents et nous, bien entendus, nos
cousins et cousines, nos voisins et voisines ainsi que les amis de
nos amis – sans oublier notre chat "Minachou-chou-chou".
C'était un va-et-vient permanent, animé et joyeux.
"La maison du Pince" (du nom d'un parent
désargenté du Bey qui nous la louait), à Khereddine, c'était
notre maison d'été, où nous passions 3 à 4 mois par an , de Juin
à Septembre. Et toujours la même ambiance : la famille, les voisins,
les amis, les levers de soleil sur la mer, les clairs de lune
inoubliables, où Ivan et moi essayions de comprendre pourquoi elle
nous suivait partout. Discussions sans fin...
"Soulico", c'était sa chanson préférée,
très douce et mélancolique, probablement en souvenir des longues
nuits d'été à Khereddine, où nous chantions sous les étoiles.
Korbous, c'était un petit village thermal, où nous
passions nos vacances de Noël. Il n'y avait qu'une seule rue, qui
menait vers la mer où se trouvaient plusieurs sources chaudes, (aïn
Sbia, Aïn Chfè, etc...) y compris DANS la mer. Chaque matin, nous
faisions le tour des 4 ou 5 sources pour boire un verre de ces eaux
au gout très désagréable, après quoi nous avions droit à une
orange chacun.
Il y avait aussi la montagne, avec la "grotte du
loup" où nous nous cachions, et les longues promenades dans la
pinède où nous faisions griller des pommes de pins pour en extraire
les petits pignons. Tout en haut, c'était la maison mystérieuse de
LECORE-CARPENTIER, grand journaliste français, ainsi que son
tombeau.
Méditations sur les secrets de sa vie et de sa mort...
Mais le plus amusant pour nous était "la
glissade", une roche lisse et brillante, inclinée à au moins
45 degrés, et où nous passions notre temps à glisser sans relâche
- et tant pis pour nos fonds de culotte ! La légende disait que les
femmes stériles, après quelques glissades, pouvaient enfin avoir un
enfant...
LA VIE : Ivan et moi, nous nous sommes posé très tôt
les questions métaphysiques, en essayant d'inventer quelques
réponses : peut-être n'étions-nous que des infiniment-petits
(genre Lilliputiens) qui nous prenions pour le nombril du monde sans
savoir que les infiniment-grands (Gulliver par exemple) ignoraient
notre existence même. Peut-être n'étions-nous que de petits brins
d'herbe vivant heureux au soleil, et que d'énormes créatures
inconnues écrasaient sans même s'en rendre compte, simplement en
marchant... peut-être, peut-être...
LA MORT : On nous disait : "Un-tel a perdu sa
mère". Comment était-ce possible ? S'était -elle envolée par
la fenêtre pour aller au ciel ? Était-elle passée de l'autre coté
d'un miroir ? Mystère... Le soir, nous laissions notre fenêtre
grand'ouverte très très longtemps, en espérant que cette personne
choisirait notre maison pour revenir au monde... Sans succès,
évidement . Nous essayions à tour de rôle d'inventer des réponses.
A bout d'imagination, nous avions finalement décidé
que si nous nous "perdions", nous regarderions la lune
chacun de notre coté, et qu'ainsi nous pourrions surement
communiquer.
MÉLANCOLIE: Pour Ivan
et moi , c'était certaines musiques comme "La chanson de
Solveg" de Grieg, "La valse Triste" de Sibélius, ou
l'Adagio d'Albinoni, quelques œuvres de Chopin, dont le prélude
intitulé par Cortot : "Sur la Tombe d'un Ami", ainsi que
certains lieds de Shubert comme " Le Roi des Aulnes" ou
"Marguerite au Rouet"...
Il y avait quelques poèmes de Victor Hugo : "Demain,
dès l'aube, à l'heure où blanchit la campagne"... ou "Les
vivants sous le ciel tremblent, souffrent et pleurent"... ,
ainsi que "Le Lac", de Lamartine, et tant d'autres dont je
ne me souviens plus.
Quand il a passé son bac de philo, sur un sujet qui
traitait de la mélancolie, il n'a rien trouvé de mieux que de citer
"La Valse de l'Adieu" de Chopin, en inscrivant sur une
portée tous les demi-tons chromatiques qui la rendaient si
mélancolique justement , et il avait obtenu une note mirobolante !
J'imagine que les correcteurs n'en avaient jamais tant vu !
Ivan avait une mémoire incroyable. Il me disait que dès
qu'il lisait un texte, çà s'imprimait dans sa tête et il ne
pouvait plus l'oublier, même si çà ne l’intéressait pas outre
mesure ! (C'est une chance qui n'est pas donnée à tout le monde).
C'était un être à part, à l'intelligence vive et si
pointue, à l'ironie souvent mordante mais jamais méchante. Il me
parlait de ses projets, plus rocambolesques les uns que les autres,
de ses inventions (il était déjà question en 1942 de bateaux sur
coussins d'air et de tant d'autres choses). Et il avait déjà mis au
point un système qui programmait , à l'heure choisie, l'allumage de
sa chambre, de sa radio, etc... quand il décidait de travailler la
nuit ! Inutile de décrire l'imbroglio de fils qui pendaient dans
tous les sens entre sa chambre et la pendule de la salle à manger !
J'étais très admirative , mais je n'avais pas la fibre
scientifique, alors que tout semblait si simple pour lui ! Papa et
Maman le laissaient faire, puisque c'était pour la bonne cause : il
préparait son bac !
Il avait une capacité de travail sans limite, et
n'avait pas d'horaires. Il pouvait étudier sans discontinuer pendant
des heures , puis dormir 12 heures d'affilée. Pour ses repas aussi ,
c'était le désordre le plus complet. Maman, qui s'inquiétait pour
sa santé, lui apportait de temps en temps un café ou quelque chose
à manger : une fricassée, une omelette aux oignons, une boulette de
viande.. Il avait avec elle une relation spéciale, mais sans
effusions. Quand il voulait lui demander quelque chose de
particulier, il lui disait : "Maman, sois mignonne,
apportes-moi"... ou "fais-moi"... Elle ne pouvait rien
lui refuser, car c'était demandé si gentiment !
Jusqu'à l'age de 17 ans, il aimait se détendre en fin
de journée, quand Maman et Papa prenaient l'air au balcon, en
s'asseyant sur les genoux de Maman. Maman rouspétait un peu pour la
forme : "Tu es grand maintenant ! Et tu es trop lourd !" Et
Papa : "Allons, allons, tu ne vois pas que ta mère est fatiguée
?" Mais tout le monde appréciait ce moment de bonheur.
Plus tard, il disait : "Moi, mon signe particulier,
c'est que je ne peux pas me passer de ma mère"!
Nous nous entendions bien et étions très complices.
Nous avions nos petits secrets. Quelquefois, il me faisait croire
qu'il était magicien, grâce à quelques petits trucs connus de lui
seul. Et quand il nous arrivait de nous disputer parfois, il me
menaçait de me transformer en cheval ou, pire encore, en cafard dont
il savait que j'avais une peur et un dégoût intenses. Comme je ne
savais pas comment m'en sortir, cela finissait généralement par un
bon coup de pied au tibia ! Mais ce n'était pas souvent.
Nous étions les plus jeunes de notre famille et aussi
de nos cousins et cousines. Les soirées étaient très animées chez
nous, et nous, de notre petit point de vue, nous observions et
participions à tout, surtout quand notre cousin Hector venait :
c'était un compromis entre Charlie Chaplin et Groucho Marx. Il
faisait des acrobaties et des mimiques irrésistibles, il racontait
des histoires invraisemblables mais parfois vraies, surtout sur la
période de la guerre, qu'il avait faite dans la 2è DB. On aurait
dit qu'il n'en avait retenu que les gags et les rigolades... C'était
des rires et des fou-rires sans fin...
La nuit avançait, et personne ne voulait aller se
coucher, au grand dam de nos parents car le lendemain, il fallait
aller à l'école ou au travail !
Un jour, beaucoup plus tard, Ivan lui a dit : "Tu
sais, je voulais que tu le saches, tu as illuminé notre jeunesse"
! Et c'était bien vrai.
Et quand Hector rencontrait notre frère Charlot à la
maison, alors il n'y avait plus de limite : avec eux 2, on était
partis pour la nuit entière. Charlot racontait des histoires en
sabir, de Kadour Ben Nitram (du nom inversé de Martin), qui
n'étaient autres que les fables de La Fontaine revues à la mode et
avec la prononciation des autochtones de chez nous. Il jouait du
piano à la manière de Harpo Marx, à grands coups d'accords et
d'arpèges d'un bout à l'autre de clavier et jusqu'à en tomber par
terre, en chantant à tue-tête "Atchichourmia"! Les
voisins en ce temps-là étaient de bonne composition et tout se
passait bien – ou alors ils étaient chez nous et riaient avec
nous.
Et puis, peu à peu, nos réunions familiales se sont
espacées, chacun a construit sa vie : certains se sont mariés,
d'autres sont allés vivre à Paris, et un jour, Ivan est parti
poursuivre ses études à Aix. Je n'imaginais pas que c'était le
début d'une si longue séparation. Au début, il m'écrivait pour me
dire comment il vivait, Cours Mirabeau, chez quelqu’un avec qui il
s'entendait très bien – à condition qu'on ne mette jamais d'ordre
à son bureau ! Et puis, il y avait le froid et la neige qu'il
supportait très mal, à tel point qu'il n'allait pas à la fac ces
jours-là, et c'était souvent. Mais il a quand même mené à bien
ses études. Puis, il est parti à Paris.
Ivan n'est revenu que 2 fois à Tunis : une fois pour
nous revoir, et Maman n'était pas peu fière de se promener à son
bras ! (nous aussi d'ailleurs). Et une 2è fois au décès de Papa.
Et depuis, bien que nos liens soient restés très solides, nous
n'avons pas eu beaucoup d'occasions de nous revoir : le déracinement
et l'éclatement de notre famille aux 4 coins de la France, ainsi que
le tourbillon de la vie de chacun, ont fait que tout était devenu
très compliqué pour nous tous.
Le 4 Mai, Ivan nous a quitté pour toujours. Ça a été
un crève-cœur pour tout le monde, et aussi le fait que nous n'ayons
pas pu le revoir, lui dire combien nous l'aimions et l'embrasser une
dernière fois avant la séparation éternelle. Tout s'est passé si
vite !
J'ai eu la chance de lui parler quelques jours
auparavant, car j'étais très inquiète pour lui, mais c'est lui qui
m'a tranquillisée. Il était serein et confiant dans le traitement
qui allait enfin lui être prodigué après des mois d'analyses et
d'examens éprouvants. Il savait qu'il était très affaibli mais,
courageux, il était sur de pouvoir remonter la pente.
Nous avons évoqué quelques souvenirs, et je lui ai
rappelé que Papa et Maman l'appelaient "Fan'fana" ou "
Fanachtou" quand il était petit – çà l'a fait rire...
Quant à moi je continuerai à penser à lui en
regardant la lune (comme nous en étions convenu quand nous étions
jeunes), et peut-être m'enverra-t-il un message ?
Pour finir, voici un proverbe que j'ai découvert il n y
a pas si longtemps, à l'occasion de circonstances dramatiques :
"Ne pleurez pas de l'avoir perdu,
Mais réjouissez-vous de l'avoir connu ".
Jacqueline Slakmon
le 11 Juin 2006
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Poème préféré de Maman...
Le vent aime la fleur, la fleur le papillon,
Le papillon l'azur, l'azur
le doux rayon
De l'étoile lointaine...
L'étoile aime la mer, et
la mer le rocher
Qui se laisse embrasser
sans se laisser toucher
Par l'amour ou la haine...
Las ! Est-ce donc la loi
des choses d'ici-bas ?
Moi aussi, j'aime qui ne
m'aimera pas,
C'est une autre qui
m'aime,
Et celle à qui j'aurais
voulu donner mes jours
Cherchera loin de moi
d'impossibles amours
Qui la fuiront de même...
O vent, fleur, papillon,
azur, étoile, mer,
Vous qui souffrez aussi de
ce tourment amer,
Amis silencieux,
Frères de l'infini,
puisque l'on se ressemble,
Venez, rapprochons-nous,
consolons-nous ensemble,
Aimons-nous sous les
cieux.
Auteur ?
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